Psychiatre spécialisé dans les addictions, auteurs d’ouvrages spécialisés en médecine des addictions et d’ouvrages grand public, auteurs des textes de trois albums de Satan Jokers, Laurent Karila est également chroniqueur d’albums et réalise des interviews pour le compte du magazine Hard Force. Entretien avec cet addict au Metal :

Tu as sorti à quelques mois d’intervalle deux ouvrages (Addictions, dites-leur adieu ! et l’alcoolisme au féminin). N’est-ce pas une certaine forme d’addiction d’écrire autant sur le sujet ?

C’est vrai ! En fait, j’adore écrire, enseigner et partager des connaissances. Cela doit être lié à mon workaholisme aussi. Je n’aime pas rester sans rien faire, ni avoir de projets. Ecrire des trucs est un bon remède.

Te sens-tu à l’abri de cette maladie complexe ?

Personne n’est à l’abri. J’ai fumé des cigarettes pendant une quinzaine d’années et je me suis arrêté il y a quinze ans environ. Je ne bois pas d’alcool excessivement. Je suis probablement hyper connecté. L’addiction est une maladie multi-facteurs qui implique le développement personnel, le psychologique, la génétique (qui n’explique pas tout), le cerveau et surtout l’environnement. On voit bien avec le confinement actuel lié à la pandémie covid-19 les risques de consommation excessive et d’installation d’addictions chez certaines personnes qui en étaient indemnes jusque-là.

Être un psychiatre et spécialiste en addictologie reconnu et fan de hard rock / metal n’est pas incompatible selon moi. Comment le vis tu auprès de tes collègues professionnels de la santé ? 

Je le vis très bien ! Et eux aussi, je pense et je l’espère. Je suis fan de cette musique depuis l’âge de 11 ans. Kiss est mon groupe préféré. La vidéo de “I Love It Loud” m’avait retourné à l’époque. Une vraie claque. Depuis, plus rien ne s’est arrêté. Pour ce qui est du côté professionnel d’un côté et musique de l’autre, tout a été décloisonné naturellement avec le projet triptyque fait avec Satan Jokers et ma rencontre avec Renaud Hantson. Les albums “AddictionS”, “Psychiatric” et “Sex Opera” mettaient en musique la matrice de mon travail à l’hôpital. J’aime bien aussi populariser le signe “Metal Horns” dans un contexte hors musique metal.

Le terme d’addiction est évoqué lorsqu’un individu n’arrive plus à se passer d’un produit (par exemple) malgré les conséquences sur sa santé et sa vie sociale. Comment reconnaître les signes avant coureurs ?

L’addiction peut se résumer par le moyen mnémotechnique suivant : Les cinq C. Perte de Contrôle, activité Compulsive, Craving (envie irrésistible de consommer), Consommation chronique (régulière), et Conséquences sur la santé psychologique, physique et sociale. Les signes avant coureurs seraient : consommer régulièrement, plus que les autres, seul, pour se désangoisser, être moins déprimé(e), pour se défoncer tout le temps, prendre des risques, lutter contre une souffrance mal identifiée…

Les addictions de nos jours se multiplient. Penses-tu que les jeunes soient une population à risque ?

Les jeunes sont une population à risque au même titre que les femmes. J’en parle dans mon dernier ouvrage “L’alcoolisme au féminin”. Les jeunes vont expérimenter des choses dans leur évolution naturelle. Certains vont aller au-delà de la cigarette et de la biture alcoolisée. Ils vont essayer des cannabinoïdes de synthèse dans des cigarettes électroniques, de la MDMA qui est très dangereuse, de la cocaïne…Le cannabis est lui toujours très présent. Les comportements peuvent être alors source d’addiction comme le porno en streaming, les jeux vidéo en ligne…Leur cerveau n’est pas encore mature et peut enregistrer systématiquement des informations fausses pour la suite. Il faut donc être vraiment actif au niveau prévention avec cette population.

Pourquoi certaines personnes développent-elles plus d’addictions que d’autres ?

C’est une histoire de facteurs de risque. Lors du développement personnel avec la puberté, la maturité est au premier plan. Ce facteur interagit avec d’autres comme les problèmes psychologiques associés (dépression, anxiété, troubles du sommeil…), les facteurs génétiques (y a-t-il des problèmes addictifs dans la famille ?), les facteurs cérébraux et l’environnement (les potes, les produits disponibles, la famille…).

L’addiction agit comme une consolation, un manque ou un mal-être. Comment faire face au quotidien malgré les nombreuses tentations ? 

Elle agit plutôt comme une sorte de faux remède à une souffrance et plus on consomme, plus rien ne change ! Tout le monde ne devient pas addict, il faut savoir moduler les choses, s’auto-réguler malgré certains écarts de temps en temps.

Combattre à tout prix ses addictions n’est il pas une certaine forme d’aseptisation de sa personnalité ?

Le terme addiction est un peu sur-utilisé actuellement. On entend être addict à tout et n’importe quoi. C’est différend d’un truc dont on est absolument à fond comme le Metal par exemple. J’aime bien utiliser le terme “Addiction positive”. Lorsque l’on a une addiction au sens strict du terme, on a une maladie. On souffre ! Il vaut mieux se faire aider. Il y a, en fonction des problèmes, des groupes d’aides sur Facebook, des patients experts, des réunions d’anciens addict, de médecin généraliste ou d’addictologue. Tout peut se combiner.

Un suédois fan de Metal a reçu il y a quelques années des indemnités pour son addiction à cette musique. Quel est ton sentiment par rapport à cette information ?

C’est un effet média qui ne s’est plus reproduit. C’était drôle comme info. Si c’était possible en France, un certain nombre de metalheads serait pris en charge.